550 tonnes. C’est désormais le stock d’or détenu par la Banque nationale de Pologne, pour une valeur supérieure à 63 milliards d’euros au 28 juillet 2026. Varsovie détient ainsi plus d’or que la Banque centrale européenne, créditée de 506,5 tonnes, et presque deux fois plus que le Royaume-Uni, dont les réserves officielles tournent autour de 310 tonnes.
L’information marque un tournant symbolique en Europe. La Pologne, longtemps considérée comme un acteur secondaire dans les réserves d’or mondiales, s’impose désormais comme l’un des pays européens les plus actifs dans l’accumulation de métal précieux.
La Pologne dépasse la BCE en réserves propres
La Banque nationale de Pologne a franchi un seuil important : ses réserves atteignent environ 550 tonnes d’or. Ces réserves sont dites « officielles » car elles sont détenues par la banque centrale du pays et comptabilisées parmi ses actifs de réserve.
Il faut toutefois préciser un point important pour éviter toute confusion. La BCE détient 506,5 tonnes d’or en propre, mais les banques centrales nationales de la zone euro — comme la Banque nationale de Belgique, la Banque de France ou la Bundesbank — possèdent aussi leurs propres stocks. La comparaison concerne donc les réserves directes de la Banque centrale européenne, pas l’ensemble de l’Eurosystème.
Le signal reste fort. En quelques années, la Pologne a changé d’échelle. Sa banque centrale a accéléré ses achats, notamment à la fin de 2025, afin de modifier la composition de ses réserves.
Une part d’or passée de 16,86 % à 28,22 %
La progression est nette. La part de l’or dans les réserves de change polonaises est passée de 16,86 % en 2024 à 28,22 % fin 2025.
Les réserves de change désignent les actifs détenus par une banque centrale pour stabiliser sa monnaie, rassurer les marchés et faire face à des chocs financiers. Elles peuvent comprendre des devises étrangères, comme le dollar ou l’euro, des obligations d’État, et de l’or.
Dans le cas polonais, le mouvement montre une préférence croissante pour l’or physique. L’or physique correspond à des lingots réellement détenus ou stockés pour le compte de la banque centrale, par opposition à des produits financiers indexés sur le prix de l’or.
Cette stratégie répond à un contexte de volatilité financière et de tensions géopolitiques. Pour une banque centrale, l’or sert d’actif de réserve de long terme. Il ne dépend pas directement d’une devise étrangère et ne repose pas sur la promesse de remboursement d’un État ou d’une entreprise.
Varsovie vise désormais 700 tonnes
La trajectoire ne semble pas terminée. La Banque nationale de Pologne affiche un objectif de 700 tonnes d’or, soit environ 94 milliards d’euros. Cette orientation est défendue par son président, Adam Glapiński, dans le cadre d’une stratégie de diversification et de souveraineté financière.
La diversification consiste à répartir les réserves entre plusieurs types d’actifs afin de réduire le risque global. Pour un État, cela signifie ne pas dépendre uniquement d’une monnaie étrangère, d’un marché obligataire ou d’un partenaire financier.
Marta Bassani-Prusik, directrice à la Monnaie de Pologne, met en avant un argument central : l’or échappe aux politiques monétaires étrangères et ne présente pas de risque de crédit. Le risque de crédit désigne le danger qu’un emprunteur ne rembourse pas sa dette. Un lingot d’or n’a pas d’émetteur et ne peut pas faire défaut.
Moins de dépendance au dollar
L’accumulation d’or répond aussi à une préoccupation plus large : réduire l’exposition au dollar. Une grande partie des réserves mondiales reste libellée en monnaie américaine. Cela donne au dollar un rôle central, mais expose aussi les pays aux décisions de la Réserve fédérale américaine, aux taux américains et aux mouvements de change.
En renforçant son stock d’or, la Pologne cherche à disposer d’un actif reconnu mondialement, liquide et indépendant d’une banque centrale étrangère. Liquide signifie qu’un actif peut être acheté ou vendu rapidement sur un marché profond, avec de nombreux acheteurs et vendeurs.
Pour les investisseurs particuliers en Belgique et dans le monde francophone, ce choix rappelle une logique bien connue : l’or ne produit pas de revenu, mais il peut jouer un rôle d’assurance patrimoniale en période d’incertitude.
Les prévisions de prix soutiennent la stratégie
Les grandes banques d’affaires anticipent des cours élevés pour l’or en 2026. ING évoque 4.150 dollars l’once, Deutsche Bank 4.450 dollars, Goldman Sachs 4.900 dollars et J.P. Morgan jusqu’à 5.300 dollars.
L’once utilisée sur le marché de l’or est l’once troy, qui pèse environ 31,1 grammes. C’est l’unité internationale de référence pour coter le métal jaune.
Ces prévisions confortent la stratégie polonaise si la demande reste soutenue. Mais elles ne constituent pas une garantie. Le prix de l’or peut varier fortement selon les taux d’intérêt, l’inflation, le dollar, les achats des banques centrales et le niveau de stress géopolitique.
Une stratégie critiquée pour son coût
Cette politique ne fait pas l’unanimité. Certains économistes estimeraient que l’or immobilise des capitaux importants sans générer de revenu courant. Contrairement à une obligation d’État, qui verse des intérêts, l’or ne distribue ni coupon ni dividende.
C’est ce que les économistes appellent le coût d’opportunité : le gain auquel un investisseur renonce en choisissant un actif plutôt qu’un autre. Pour une banque centrale, détenir davantage d’or peut donc signifier percevoir moins de revenus financiers à court terme.
Mais cette critique doit être replacée dans la logique d’une réserve nationale. L’or n’est pas acheté principalement pour produire un rendement régulier. Il est détenu pour sa robustesse, sa reconnaissance internationale et son rôle de protection en cas de crise.
En dépassant les réserves propres de la BCE, la Pologne envoie un message clair : l’or redevient un instrument stratégique de souveraineté en Europe. Pour les États comme pour les épargnants, le métal jaune reste moins une promesse de rendement qu’un outil de protection face à l’incertitude.


