20.333 tonnes : c’est le volume d’or que les banques centrales insuffisamment exposées au métal jaune pourraient théoriquement devoir acheter pour porter l’or à 30 % de leurs réserves, d’après une estimation de Bank of America (BofA). Un chiffre spectaculaire, à interpréter avec prudence : il ne constitue ni une prévision d’achats ni un objectif officiel des banques centrales concernées.

L’enjeu est néanmoins majeur pour le marché. Les institutions monétaires achètent déjà de l’or à un rythme soutenu : leurs achats nets ont atteint 289 tonnes au deuxième trimestre 2026, selon le World Gold Council (WGC). Sur le premier semestre, le total ressortirait à environ 345 tonnes, après révision des données du premier trimestre.

Un scénario théorique fondé sur une allocation de 30 %

BofA considère qu’une part de 30 % d’or dans les réserves pourrait représenter une allocation optimale pour les banques centrales. Les réserves sont les actifs détenus par une banque centrale — devises étrangères, obligations, droits de tirage spéciaux et or — afin de soutenir la monnaie nationale et de faire face aux crises extérieures.

Dans ce calcul, les établissements dont la proportion d’or est inférieure à 30 % devraient accroître leurs stocks. Le besoin estimé atteindrait 20.333 tonnes pour les seules banques centrales sous ce seuil.

Cette approche appelle toutefois une distinction importante. Une banque centrale ne décide pas ses achats à partir d’un pourcentage unique applicable à tous les pays. La structure de ses réserves dépend de sa monnaie, de ses échanges internationaux, de ses besoins de liquidité et de sa politique de change. L’or est très liquide à l’échelle mondiale, mais il ne procure ni intérêt ni dividende, à la différence de certaines obligations.

L’estimation reste donc un potentiel maximal théorique, et non une demande certaine.

Un écart mondial annoncé bien plus faible

Le même calcul évoquerait un écart de moins de 2.300 tonnes pour amener l’ensemble des banques centrales mondiales à une allocation de 30 %. Cette différence avec le chiffre de 20.333 tonnes souligne les limites de l’exercice : les résultats changent selon le périmètre retenu et la manière d’agréger les réserves.

Les réserves officielles mondiales d’or sont évaluées à environ 36.705 tonnes par le World Gold Council. À titre de comparaison, 20.333 tonnes représenteraient plus de la moitié de ce stock officiel mondial actuel. Un tel mouvement ne pourrait pas être absorbé rapidement sans bouleverser l’équilibre du marché.

Les banques centrales tendent d’ailleurs à acheter progressivement, souvent sans annoncer à l’avance leurs programmes. Cette discrétion vise à limiter l’effet de leurs opérations sur les cours et à préserver leur marge de manœuvre.

La Chine en tête des besoins estimés

Dans les hypothèses de BofA, la Chine représenterait le premier potentiel d’achat : il lui faudrait environ 5.628 tonnes pour atteindre un ratio de 30 %. Le Japon suivrait avec 1.866 tonnes, devant la Suisse avec 1.192 tonnes.

Taïwan, la Corée du Sud, l’Arabie saoudite et Singapour auraient également chacun un besoin supérieur à 700 tonnes selon ce scénario. Ces chiffres ne signifient pas que ces institutions passeront prochainement des ordres de cette ampleur. Ils mesurent uniquement l’écart entre leurs réserves actuelles et le seuil choisi par la banque américaine.

Depuis mars 2022, la Türkiye serait le plus important acheteur net avec 815 tonnes accumulées, suivie de la Pologne avec 808 tonnes. Ces données illustrent le rôle déterminant de quelques pays dans les flux officiels. À l’inverse, le Sri Lanka et le Suriname auraient été les principaux vendeurs sur la période, avec respectivement 387 et 265 tonnes cédées.

Une demande officielle déjà solide en 2026

Les achats nets du deuxième trimestre 2026, à 289 tonnes, confirment que la demande des institutions officielles demeure élevée. En 2024, les banques centrales avaient acheté 1.092 tonnes nettes d’or, selon les données citées du WGC.

L’or répond à plusieurs objectifs pour une banque centrale. Il diversifie les réserves, c’est-à-dire qu’il réduit leur dépendance à une seule devise ou à une catégorie d’actifs. Il ne comporte pas de risque de crédit : sa valeur ne dépend pas de la capacité d’un émetteur à rembourser une dette. Il ne présente pas non plus de risque de contrepartie lorsqu’il est détenu physiquement : aucun intermédiaire financier ne doit honorer une promesse de paiement.

Ces caractéristiques prennent une importance particulière dans un environnement marqué par les tensions géopolitiques, les sanctions financières et les incertitudes sur les devises de réserve. Parmi les gestionnaires de réserves interrogés par le World Gold Council, 89 % anticiperaient une hausse des stocks officiels d’or au cours des douze prochains mois.

Ce que cela peut signifier pour les particuliers

Pour un épargnant, ces achats ne constituent pas à eux seuls un signal automatique d’achat. Le prix de l’or dépend aussi des taux d’intérêt réels, du dollar, de l’inflation anticipée, de la demande de bijoux et de l’offre minière.

Ils constituent en revanche un soutien structurel : les banques centrales achètent généralement dans une logique de long terme et de protection des réserves, non pour spéculer sur quelques semaines. Si les achats officiels se maintenaient, voire progressaient, ils pourraient continuer de limiter la pression baissière sur le métal jaune.

Le scénario des 20.333 tonnes doit donc être lu comme une mesure de l’ampleur potentielle du rééquilibrage, non comme une promesse d’achats imminents. La donnée la plus concrète reste le flux réel : avec 345 tonnes nettes estimées au premier semestre 2026, les banques centrales demeurent un acteur central du marché mondial de l’or.

Observateur des relations internationales, Thomas étudie l’influence des tensions géopolitiques et des politiques monétaires sur l’or.

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