Alors que la guerre ouverte au Moyen-Orient enflamme les prix de l’énergie, le marché des métaux précieux vit un paradoxe entre une paralysie logistique historique dans le Golfe et une baisse de ses cours mondiaux face à un dollar florissant.
Trente dollars. C’est la décote spectaculaire imposée sur chaque once d’or physique négociée à Dubaï en ce début du mois de mars 2026. Depuis l’éclatement du conflit militaire impliquant les États-Unis, Israël et l’Iran, l’économie mondiale et les chaînes d’approvisionnement traversent une zone de fortes turbulences. Entre la fermeture stratégique du détroit d’Ormuz, la flambée brutale des hydrocarbures et la fermeture totale de l’espace aérien régional, les investisseurs cherchent de nouveaux repères. Étonnamment, le métal jaune ne réagit pas tout à fait comme l’auraient espéré les épargnants.
Dubaï étouffe sous un excédent d’or physique
Au Moyen-Orient, les risques liés aux tirs de missiles et aux représailles militaires ont cloué les avions au sol. Cette fermeture de l’espace aérien paralyse totalement les exportations d’or depuis Dubaï, plaque tournante mondiale de ce commerce.
Pour des raisons évidentes de sécurité, le métal précieux est presque exclusivement transporté par fret aérien. Sans avions pour l’exporter, les lingots s’entassent dans les coffres émiratis. Selon des informations rapportées par Business AM et citant des analystes de Metals Focus, cet engorgement local force les négociants à offrir des réductions allant jusqu’à 30 dollars l’once par rapport au cours de référence de Londres. Ils refusent par ailleurs de prendre de nouvelles commandes, n’ayant aucune garantie de pouvoir livrer leurs clients.
En conséquence directe de ce blocage, les grands marchés importateurs asiatiques commencent à souffrir. L’Inde, acteur majeur de la demande joaillière et de l’investissement, fait d’ores et déjà face à des pénuries temporaires de métal physique selon l’entreprise de courtage Augmont Enterprises.
Note pédagogique : Sur le marché des métaux précieux, il faut distinguer l' »or papier » (les contrats financiers négociés en bourse) de l' »or physique » (les lingots et pièces réels). La « décote » observée à Dubaï signifie que, localement, le prix de l’or physique est vendu moins cher que le « cours au comptant » (ou « spot »), qui est le prix théorique et immédiat de l’or défini sur les marchés financiers internationaux.
Le cours de l’or sous la pression du dollar et de l’inflation
Paradoxalement, la géopolitique ne fait pas grimper le cours de l’or au niveau mondial. Au 5 mars, le cours au comptant a même reculé de 1,2 %, se stabilisant autour des 5 076 dollars l’once. L’argent (-1,8 %), le platine et le palladium ont suivi cette tendance baissière.
Cette chute s’explique par une mécanique financière implacable. L’embrasement du Moyen-Orient a provoqué une ruée massive des investisseurs mondiaux vers les liquidités en dollars américains, renforçant considérablement la valeur du billet vert. L’or étant coté en dollars, il devient mécaniquement plus cher et moins attractif pour les acheteurs dotés d’autres devises, comme l’euro.
De plus, l’annonce de la fermeture du détroit d’Ormuz — par où transite 20 % du pétrole mondial — a fait exploser le baril de Brent au-delà des 84 dollars et le gaz européen de plus de 40 %. Selon les stratèges cités par Reuters et Zonebourse, cette crise énergétique fait resurgir le spectre d’une inflation galopante. Face à ce risque, les marchés anticipent que la Réserve Fédérale américaine (Fed) maintiendra ses taux d’intérêt à un niveau élevé. L’or ne rapportant aucun intérêt ou dividende, il souffre immédiatement face à des obligations d’État américaines dont les rendements deviennent très rémunérateurs.
Choc énergétique : l’Europe se veut rassurante
Dans les premiers jours du conflit, la panique boursière a été mondiale. Le Nasdaq a cédé 2,5 % et le DAX européen a plongé de 4,1 %. Seul le Bitcoin a affiché une étonnante résilience en se maintenant autour des 68 000 dollars, selon CoinDesk.
Malgré ce climat de haute tension économique, les autorités européennes et francophones tentent de calmer le jeu. Interrogé lors d’une intervention sur France Inter le 5 mars, le gouverneur de la Banque de France a tenu à rassurer les agents économiques. François Villeroy de Galhau a formellement écarté tout risque de récession pour l’économie française en 2026, maintenant ses prévisions de croissance à 1,0 % et d’inflation à 1,3 %.
Pour justifier cette confiance face à la flambée du pétrole, l’institution rappelle que la France — et par extension une grande partie de l’Europe de l’Ouest — n’importe qu’environ 10 % de ses hydrocarbures depuis le Moyen-Orient. L’économie des services marchands, pilier de la zone, resterait suffisamment solide pour encaisser ce choc géopolitique, évitant ainsi une panique dommageable sur les taux de crédit aux entreprises et aux ménages.
Les prochaines semaines seront déterminantes. Si les marchés financiers semblent pour l’heure privilégier le dollar au détriment de l’or papier, la pénurie durable d’or physique en Asie pourrait finir par créer un nouveau déséquilibre mondial, forçant les primes sur les lingots et les pièces à s’envoler dès la réouverture des couloirs aériens.


