Près de 50 dollars l’once en 1980, puis de nouveau en 2011 : deux sommets presque identiques, séparés par trois décennies, racontent une même leçon. Le cours de l’argent peut monter très vite, mais il peut aussi se retourner brutalement lorsque l’endettement, la spéculation ou la panique de marché dominent.

Pour un investisseur belge ou européen, cette lecture historique est essentielle. Le prix international de l’argent est généralement exprimé en dollars par once troy, l’unité de référence des métaux précieux, équivalente à environ 31,1 grammes. Mais derrière ce prix se cachent des mécanismes parfois plus violents que sur l’or.

1980 : un pic spéculatif qui aurait marqué une génération

En janvier 1980, l’argent aurait presque atteint 50 dollars l’once aux États-Unis. Ce mouvement aurait été alimenté par les frères Hunt, des hommes d’affaires texans liés au secteur pétrolier, qui auraient accumulé massivement du métal avec de l’effet de levier.

L’effet de levier consiste à investir avec de l’argent emprunté ou avec une mise de départ réduite. Il amplifie les gains lorsque le marché monte, mais amplifie aussi les pertes lorsque le marché baisse.

Les frères Hunt auraient tenté de contrôler une part importante du marché de l’argent. Lorsque les autorités de marché auraient relevé les exigences de marge, leur stratégie se serait retournée contre eux. La marge correspond au dépôt de garantie exigé pour conserver une position sur des contrats financiers. Quand cette exigence augmente, les investisseurs doivent apporter davantage de liquidités ou vendre.

Ce tournant aurait provoqué un effondrement rapide du prix. Pour les particuliers entrés près du sommet, la leçon fut sévère : un prix spectaculaire n’est pas toujours le signe d’une demande durable.

1991 : un creux sous 4 dollars après onze ans de marché baissier

Après le choc de 1980, l’argent est entré dans un long marché baissier. Un marché baissier désigne une période prolongée de baisse des prix, souvent accompagnée d’un désintérêt des investisseurs.

En 1991, le métal blanc est brièvement descendu sous 4 dollars l’once. Ce point bas a marqué la fin d’une phase de recul de onze ans. Il rappelle qu’un actif tangible, même un métal précieux, peut rester durablement déprimé.

Les investisseurs ayant acheté au sommet de 1980 ont dû attendre de longues années pour revoir leur prix d’achat en valeur nominale. La valeur nominale est le prix affiché, sans tenir compte de l’inflation. En valeur réelle, c’est-à-dire corrigée de la hausse du coût de la vie, le retour à l’équilibre n’a pas été atteint sur cette période.

1991-2005 : une accumulation silencieuse

De 1991 à 2005, l’argent a progressé lentement, sans emballement comparable aux épisodes de 1980 ou 2011. Le prix a fini par revenir vers des niveaux à deux chiffres au milieu des années 2000.

Cette phase s’est déroulée pendant que l’attention des marchés se portait ailleurs : bulle internet, actions technologiques, puis montée des déséquilibres financiers avant la crise de 2008.

Pour les investisseurs patients, cette période a permis de construire un prix de revient plus favorable. Le prix de revient correspond au coût moyen d’achat d’un actif. Plus il est bas, plus la marge de sécurité est élevée en cas de hausse future.

L’histoire de l’argent montre ainsi que les périodes peu spectaculaires peuvent parfois préparer les grands cycles haussiers.

2008 : la crise financière casse le réflexe de valeur refuge

En 2008, au cœur de la crise financière mondiale, l’argent est passé d’environ 20 dollars à moins de 9 dollars en quelques mois. Ce mouvement a surpris de nombreux investisseurs, car les métaux précieux sont souvent présentés comme des valeurs refuges.

Une valeur refuge est un actif recherché lorsque les marchés deviennent instables. L’or joue souvent ce rôle. L’argent peut aussi en bénéficier, mais son comportement est plus complexe. Il combine une dimension monétaire, proche de l’or, et une dimension industrielle, liée à la demande économique.

En 2008, des investisseurs endettés ont dû vendre leurs positions, y compris sur l’argent, pour obtenir des liquidités. Ces ventes forcées ont pesé sur le prix. Le métal s’est ensuite fortement redressé en 2009 et 2010, dans un contexte de politiques monétaires très accommodantes, c’est-à-dire marquées par des taux bas et des injections de liquidités par les banques centrales.

Cette séquence rappelle qu’en pleine crise, le besoin immédiat de cash peut l’emporter temporairement sur la recherche de protection.

2011 : un second sommet proche de 50 dollars, puis un retournement brutal

En avril et mai 2011, l’argent a de nouveau approché 50 dollars l’once. Ce sommet a coïncidé avec l’annonce de la mort d’Oussama ben Laden, mais cette simultanéité est considérée comme une coïncidence, et non comme une cause du retournement.

La dynamique venait surtout des contrats à terme, ou futures. Ces contrats permettent d’acheter ou de vendre un actif à une date future, à un prix fixé à l’avance. Ils sont très utilisés par les professionnels, mais aussi par des spéculateurs.

À l’époque, les positions haussières étaient extrêmes. Une position haussière signifie qu’un investisseur parie sur la montée du prix. Lorsque les exigences de marge ont été modifiées, certains acteurs ont dû liquider leurs positions. La liquidation forcée consiste à vendre rapidement pour respecter les contraintes financières imposées par le marché ou par un intermédiaire.

Le mouvement s’est inversé violemment. Dans les années suivantes, le prix de l’argent est retombé sous 15 dollars. Les acheteurs entrés près du pic ont subi des pertes importantes.

Ce que ce graphique enseigne aux investisseurs européens

Ces cinq moments répondent à une même question : pourquoi le prix de l’argent change-t-il aussi brutalement ? La réponse tient moins à un seul facteur qu’à la combinaison de la spéculation, de l’endettement, des règles de marché et du contexte monétaire mondial.

Pour un épargnant belge ou francophone, trois enseignements se dégagent.

D’abord, l’argent est plus volatil que l’or. Sa volatilité désigne l’ampleur de ses variations de prix. Ensuite, les sommets historiques doivent être analysés avec prudence, surtout lorsqu’ils sont alimentés par l’effet de levier. Enfin, les phases calmes peuvent être aussi importantes que les pics, car elles déterminent souvent le prix moyen d’achat.

Le graphique de l’argent n’est donc pas seulement une courbe. C’est un document historique. Il raconte comment les investisseurs réagissent à la peur, à l’euphorie, au crédit facile et aux ventes forcées. Et il rappelle une règle simple : sur les métaux précieux, le prix d’entrée compte autant que la conviction de long terme.

Spécialiste des marchés des matières premières, Lucas décrypte les cours de l’or et de l’argent à travers l’analyse technique et macroéconomique.

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