244 tonnes. C’est le volume net d’or acheté par les banques centrales au premier trimestre 2026. Ce niveau dépasse la moyenne des cinq années précédentes et confirme une tendance engagée depuis 2022 : les autorités monétaires réduisent progressivement leur dépendance aux obligations américaines au profit de l’or.
L’or dépasse les bons du Trésor en valeur de marché
L’information centrale tient dans un basculement symbolique. L’or représenterait désormais environ 27 % des réserves officielles mondiales, contre 22 % pour les bons du Trésor américains, d’après des travaux relayés par la Banque centrale européenne.
Les réserves officielles sont les actifs détenus par les banques centrales pour stabiliser leur monnaie, garantir leur crédibilité financière et intervenir en cas de crise. Elles comprennent notamment des devises, des obligations d’État et de l’or.
Les bons du Trésor américains sont des titres de dette émis par les États-Unis. En clair, il s’agit d’obligations par lesquelles Washington emprunte de l’argent aux investisseurs, y compris aux banques centrales étrangères. Ces titres sont réputés très liquides, c’est-à-dire faciles à acheter ou à vendre rapidement.
Le fait que l’or dépasse ces titres en valeur de marché n’avait plus été observé depuis près de 30 ans. Cette évolution ne signifie pas que les banques centrales vendent massivement tous leurs actifs en dollars. Elle indique plutôt un rééquilibrage progressif : l’or prend davantage de place dans les réserves, à la fois grâce à la hausse de son prix depuis 2022 et grâce aux achats réguliers des banques centrales.
Chine, Pologne, Inde et Brésil renforcent leurs réserves
Au premier trimestre 2026, les achats nets d’or des banques centrales ont atteint 244 tonnes. Un achat net correspond à la différence entre les volumes achetés et les volumes vendus sur une période donnée. Si une banque centrale achète 20 tonnes et en vend 5, son achat net est de 15 tonnes.
Plusieurs pays participent à ce mouvement, dont la Chine, la Pologne, l’Inde et le Brésil. Des banques centrales d’Asie et d’Europe de l’Est poursuivent aussi cette stratégie.
Le phénomène s’explique par trois facteurs principaux. D’abord, les tensions géopolitiques renforcent la recherche d’actifs jugés indépendants d’un État émetteur. Ensuite, les sanctions financières internationales ont montré que certaines réserves pouvaient être gelées lorsqu’elles sont détenues dans des juridictions étrangères. Enfin, l’endettement élevé des grandes économies, notamment des États-Unis, pousse plusieurs banques centrales à diversifier leurs avoirs.
L’or ne rapporte pas d’intérêt, contrairement à une obligation. Mais il ne dépend pas non plus de la capacité d’un État à rembourser sa dette. C’est cette caractéristique qui explique son rôle historique de réserve de confiance.
Le dollar reste dominant, mais son monopole s’érode
Le dollar demeure la première monnaie de réserve mondiale. Les bons du Trésor américains restent parmi les actifs les plus liquides au monde. Leur profondeur de marché, c’est-à-dire la quantité disponible à l’achat et à la vente, reste difficile à égaler.
Mais la dynamique change. En 2025, les banques centrales ont encore acheté environ 863 tonnes d’or, malgré un léger ralentissement par rapport aux années précédentes. Ce volume reste historiquement élevé.
La tendance traduit moins une rupture brutale qu’une stratégie de précaution. Les banques centrales ne cherchent pas nécessairement à abandonner le dollar du jour au lendemain. Elles veulent réduire le risque de concentration. Pour une réserve nationale, dépendre trop fortement d’une seule monnaie ou d’un seul État émetteur peut devenir une vulnérabilité.
Cette logique concerne aussi l’Europe. Pour les investisseurs belges et francophones, elle rappelle que l’or n’est pas seulement un actif spéculatif. Il reste un instrument de diversification utilisé au plus haut niveau du système financier mondial.
45 % des banques centrales envisageraient d’acheter davantage
La tendance pourrait se poursuivre. D’après une enquête du World Gold Council publiée en juin 2026, 45 % des banques centrales interrogées envisageraient d’augmenter la part de l’or dans leurs réserves au cours des 12 prochains mois. Ce niveau serait inédit.
Le World Gold Council est une organisation internationale représentant l’industrie aurifère. Ses enquêtes auprès des banques centrales sont suivies par les marchés, car elles donnent une indication sur les intentions d’achat futures.
Le conditionnel reste nécessaire : une intention d’achat n’est pas une transaction réalisée. Une banque centrale peut modifier sa stratégie en fonction du prix de l’or, de l’évolution des taux d’intérêt, des tensions géopolitiques ou de ses besoins en devises.
Mais ce chiffre illustre une défiance accrue envers certains risques monétaires et politiques. Pour plusieurs États, renforcer l’or dans les réserves revient à consolider une forme de souveraineté financière.
Le stockage de l’or devient aussi stratégique
Le mouvement ne concerne pas seulement l’achat d’or. Il touche aussi son lieu de stockage.
Certaines banques centrales rapatrient une partie de leurs réserves ou diversifient leurs lieux de conservation. Historiquement, une partie importante de l’or officiel était stockée dans des centres comme Londres ou New York, en raison de leur rôle central dans les marchés financiers.
Cette organisation évolue. Des centres asiatiques, dont Singapour, développent des infrastructures dédiées au stockage et à la gestion de l’or. Le stockage physique devient un enjeu de sécurité, d’accès et d’autonomie.
Détenir de l’or ne revient pas seulement à inscrire une ligne dans un bilan. Le lieu où les lingots sont conservés peut compter en période de crise. Une réserve stockée à l’étranger peut être plus difficile à mobiliser si les relations diplomatiques se tendent.
Un signal fort pour les marchés de l’or
Le basculement actuel ne signifie pas la fin du dollar. Il marque plutôt l’entrée dans un système plus fragmenté, où l’or retrouve une place centrale dans les réserves officielles.
Pour le marché des métaux précieux, les achats des banques centrales constituent un soutien structurel. Ils ne garantissent pas une hausse continue du prix de l’or, car celui-ci dépend aussi des taux d’intérêt, du dollar, de l’inflation et de la demande des investisseurs. Mais ils installent une demande de fond, moins sensible aux mouvements quotidiens des marchés.
La leçon principale est claire : les banques centrales, gardiennes de la stabilité monétaire, accordent de nouveau à l’or un rôle stratégique majeur. Pour les particuliers, ce signal ne remplace pas une analyse patrimoniale personnalisée, mais il éclaire la raison pour laquelle l’or reste au cœur des débats sur la préservation du capital.



