81 tonnes d’or vendues en dix-neuf mois : la Turquie tourne le dos à la stratégie d’accumulation qui l’avait distinguée pendant plusieurs années. En juillet 2026, la Banque centrale de la République de Turquie, aussi appelée CBRT, a cédé 3 tonnes supplémentaires de métal jaune, selon les données officielles.
Ce mouvement contraste avec la stratégie suivie par la Chine, qui reste associée à une politique d’achat et de renforcement de ses réserves en or. Deux grandes banques centrales, deux trajectoires opposées : ce décalage interpelle les investisseurs, car il révèle des priorités monétaires très différentes.
La Turquie vend de l’or pour obtenir des devises
La décision turque répond à une urgence financière. La CBRT vend une partie de ses réserves aurifères, c’est-à-dire l’or détenu officiellement par une banque centrale, afin de dégager des liquidités en devises fortes.
Une devise forte désigne une monnaie largement acceptée dans les échanges internationaux, comme le dollar américain ou l’euro. Pour la Turquie, ces devises sont utiles afin de défendre la livre turque, payer des importations ou couvrir une partie du déficit courant. Ce dernier correspond à une situation où un pays dépense davantage à l’étranger qu’il ne reçoit de revenus extérieurs.
Le mécanisme est simple : la banque centrale vend de l’or, reçoit des devises en échange, puis peut utiliser ces devises pour soutenir sa monnaie ou financer ses besoins extérieurs. Dans le cas turc, cette stratégie intervient dans un contexte d’inflation élevée et de dépréciation de la livre turque.
Un virage après des années d’achats massifs
Ce déstockage marque une rupture. Entre 2017 et 2023, la Turquie avait fortement augmenté ses réserves d’or. Le stock avait atteint environ 570 tonnes, faisant d’Ankara un acteur important parmi les banques centrales acheteuses.
Depuis 2025, la tendance s’est inversée. Les ventes régulières ont désormais atteint 81 tonnes depuis janvier 2025. La vente de 3 tonnes en juillet 2026 confirme donc un changement de doctrine : l’or n’est plus seulement conservé comme actif stratégique, il sert aussi de réserve mobilisable en période de tension.
Cette évolution ne signifie pas que la Turquie abandonne l’or. La banque centrale conserve encore un stock important. Mais elle accepte désormais d’en vendre une partie pour répondre à des besoins immédiats.
Le contraste avec la Chine attire l’attention
Le contraste avec la Chine est central. Pékin accumule de l’or pour diversifier ses réserves de change, c’est-à-dire les actifs détenus par une banque centrale en monnaies étrangères, obligations et métaux précieux. L’objectif est notamment de réduire la dépendance au dollar américain.
La Turquie suit la logique inverse. Elle ne vend pas parce que l’or aurait perdu son intérêt stratégique, mais parce que sa situation monétaire impose des arbitrages rapides. Pour Ankara, l’or devient une source de liquidité. Pour Pékin, il reste un instrument de puissance financière et de diversification à long terme.
Cette différence illustre une règle importante pour les investisseurs : une même classe d’actifs peut avoir deux usages opposés. L’or peut servir à accumuler une réserve de confiance, ou à être vendu lorsque la monnaie nationale subit une forte pression.
Le marché mondial reste soutenu
Malgré les ventes turques, le marché mondial de l’or reste soutenu. Les 81 tonnes vendues depuis janvier 2025 ne suffisent pas à inverser la tendance globale. D’autres banques centrales, notamment en Asie et en Europe, continuent d’acheter activement.
Ces achats institutionnels, c’est-à-dire réalisés par des acteurs publics ou financiers de grande taille, renforcent la demande mondiale. Ils s’ajoutent à l’intérêt des investisseurs pour l’or dans un contexte de tensions géopolitiques, d’incertitudes monétaires et de recherche de protection contre l’inflation.
Pour le cours de l’or, l’impact turc reste donc limité. Une vente de banque centrale peut peser temporairement sur le sentiment de marché. Mais la tendance de fond dépend surtout de l’équilibre mondial entre achats, ventes, taux d’intérêt, inflation et confiance dans les grandes monnaies.
Les particuliers turcs chercheraient aussi refuge dans l’or physique
Le paradoxe turc ne s’arrête pas à la banque centrale. Alors que l’institution vend, de nombreux épargnants turcs privilégieraient l’achat d’or physique pour protéger leur capital.
L’or physique désigne les lingots, les pièces d’or ou, plus largement, les métaux précieux détenus directement hors d’un compte financier. Dans un pays confronté à une inflation élevée et à une monnaie affaiblie, ce type d’actif peut être perçu comme une protection patrimoniale.
Cette demande des particuliers resterait alimentée par la volonté de conserver une valeur tangible, moins dépendante du système bancaire classique et de la politique monétaire locale. Elle rappelle que l’or n’a pas la même fonction pour tous : actif de réserve pour une banque centrale, assurance patrimoniale pour un ménage.
Ce signal compte aussi pour les investisseurs européens
Pour un épargnant belge ou francophone, le cas turc apporte une leçon claire. Les mouvements d’une banque centrale ne doivent pas être lus isolément. Une vente peut traduire une faiblesse financière locale, sans remettre en cause l’intérêt global de l’or.
La Turquie vend pour obtenir des devises. La Chine accumule pour réduire sa dépendance monétaire. D’autres banques centrales achètent pour diversifier leurs réserves. Le même métal répond donc à des stratégies très différentes selon la solidité économique, la monnaie et les priorités politiques de chaque pays.
La vente turque interpelle, mais elle ne contredit pas la demande mondiale d’or. Elle rappelle surtout que l’or reste, en période de tension, un actif que les États comme les particuliers peuvent mobiliser selon leurs besoins : conserver, diversifier ou vendre pour faire face à l’urgence.



