Confrontée à une inflation structurelle et à une politique monétaire longtemps atypique, la Turquie voit la demande de métal jaune exploser. Ce cas d’école illustre, pour l’investisseur international, la mécanique de valeur refuge de l’or face à la dépréciation fiduciaire. Analyse d’un marché sous tension.
La scène économique turque offre actuellement une démonstration grandeur nature des fondamentaux du marché de l’or. Alors que la livre turque subit une dépréciation continue, les épargnants locaux se tournent massivement vers les actifs tangibles. Au deuxième trimestre 2023, la demande de lingots et de pièces d’or en Turquie a été multipliée par cinq, propulsant les chiffres du premier semestre vers des niveaux records.
Cette soif d’or n’est pas anodine : depuis 2020, la Turquie capte en moyenne 9 % de la demande mondiale de pièces et lingots. Pour l’investisseur européen, comprendre cette dynamique permet de mieux saisir les corrélations entre inflation, taux d’intérêt et cours du métal précieux.
Une politique économique au cœur de la tourmente
L’origine de cette frénésie d’achat remonte à un virage stratégique opéré en 2021. À rebours des théories économiques classiques qui préconisent de remonter les taux d’intérêt pour étouffer l’inflation, les autorités turques ont longtemps opté pour une baisse des taux.
Cette décision a eu pour effet mécanique d’alimenter la hausse des prix et d’accélérer la chute de la monnaie nationale. Face à des taux d’intérêt réels négatifs (où l’inflation est supérieure au rendement de l’épargne bancaire), la population s’est détournée des comptes en banque traditionnels. L’or, actif sans risque de contrepartie et historiquement reconnu en Turquie comme réserve de valeur, est devenu la seule option viable pour préserver le pouvoir d’achat.
Pénurie et interventionnisme de l’État
L’appétit vorace pour le métal jaune a contraint le gouvernement à intervenir, modifiant la structure même du marché local. Suite aux catastrophes naturelles ayant frappé le pays et pour tenter de rééquilibrer la balance commerciale, les autorités ont mis en place une suspension partielle des importations d’or.
Cette restriction de l’offre, confrontée à une demande toujours forte, a entraîné une hausse significative des primes.
Note pédagogique : La prime sur l’or correspond à la différence entre le prix du métal coté en bourse (prix « spot ») et le prix réel payé pour acquérir une pièce ou un lingot physique. En cas de pénurie physique, cette prime augmente fortement.
Pour pallier le manque de métal disponible et tenter de calmer le marché, la Banque Centrale turque a dû puiser dans ses propres réserves pour alimenter la demande intérieure, jouant un rôle direct de fournisseur de dernier recours.
Le miroir des prix : l’inflation par les chiffres
L’évolution du cours de l’or en monnaie locale témoigne de l’érosion monétaire. En avril 2024, l’once d’or s’échangeait autour de 72 915 livres turques, tandis que le gramme d’or 24 carats atteignait 2 342 livres turques.
Si ces chiffres semblent astronomiques comparés aux cotations en euros ou en dollars, ils reflètent avant tout la perte de valeur de la devise locale. Pour l’observateur belge ou français, la situation turque rappelle une règle d’or de l’investissement : le métal jaune ne monte pas toujours par sa propre force, mais agit souvent comme le révélateur de la faiblesse des monnaies fiduciaires.
La surveillance de ces marchés émergents reste cruciale, car une demande soutenue de la part d’acteurs majeurs comme la Turquie continue d’offrir un support solide aux cours mondiaux de l’or.


